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LA PETITE VOIX DU CADDIE…

“Texte inventé”
La partie avait commencé depuis une heure et demie. Nous étions au départ du 7.
Tout allait bien jusque là.
C’est son troisième Grand Prix cette année. Je suis à ses cotés depuis le premier.

Une blessure au genou a stoppé mon élan alors que je franchissais la barre des 10. Je suis resté longtemps inconsolable mais il était inconcevable de ne plus fouler de parcours.
J’ai donc très vite décidé de devenir une ombre…par amour…du jeu.
Je suis devenu son Caddie, son Caddy, son Cadet, comme vous voulez.
J’ai beaucoup de temps pour observer le terrain,  le jeu et le joueur depuis que je ne joue plus.
Je connais les petites habitudes de mon poulain par cœur.
Comment il se prépare au practice avant une compétition, comment s’articule sa routine. Je pourrais même vous dire son humeur du moment en regardant simplement son swing.
Pendant la compétition, nous échangeons. Principalement sur la stratégie. Je connais les parcours et ses longueurs, club par club, sur le bout des doigts.
Il a de la volonté, il est obstiné, c’est un gros bosseur au practice.
On n’arrive pas à 6 d’index en 3 ans par magie.
Pourtant, le golf peut sembler injuste et ingrat. On peut acquérir très vite un excellent niveau technique en étant un acharné du practice, obtenir en un an l’expérience de 5 ans d’un joueur normal. Mais le golf n’est pas que technique. Il est aussi mental. 
Le corps et l’esprit.
Et l’esprit, pour évoluer, doit franchir avec succès certains passages obligés.
Comme dans ces jeux où il faut résoudre une énigme pour accéder au niveau suivant.
Sinon, vous restez devant le mur et la porte ne s’ouvre jamais.
Ce qui est passionnant et à la fois frustrant au golf, c’est que l’on sait combien de portes on a ouvert mais on ne sait jamais combien il en reste à ouvrir…
Pire encore, je ne suis même pas certain que le nombre total soit défini avec exactitude.
Ce matin, jour de Grand Prix, il est en forme. Son entrainement s’est passé comme prévu, en apparence. J’ai remarqué que, par deux fois, il butait avec son fer8 en grattant légèrement le sol avant la balle. Il me le rend rapidement. Cela semble le contrarier. Avec tous les autres clubs, cela se passe bien.
La partie technique, c’est son domaine, il a été convenu que je ne fasse aucune remarque sur ce sujet. Je n’en pensais pas moins, mon regard est désormais bien habitué à capter les modifications techniques les plus subtiles mais je garde mes avis pour moi.
Il aime passer du temps sur le putting green et les approches. On arrive bien deux heures avant chaque compétition pour qu’il ait le temps de tout faire tranquillement. Il a besoin de beaucoup de calme. Il est toujours resté un peu nerveux de nature. Ce fut son grand chantier cette année, la recherche du calme en lui.
Juste avant de partir il lâche, comme à chaque fois, deux ou trois longs fers en faisant sa routine complète. Il a toujours été fort dans les longs par3 et les seconds coups de par5 grâce à sa préparation.
Puis arrive le moment.
Un par d’entrée de jeu. Un long par3 bien assuré ensuite. Un par5 attaqué avec confiance. Au départ du 7, un par4 moyen et large, il est un coup sous le par. Je n’ai pas eu grand-chose à faire sinon la logistique. Ses idées sont claires et lucides, j’acquiesce, l’encourageant à chacune des stratégies qu’il énonce à voix calme.
Il me demande le driver pour attaquer ensuite le green au wedge. Il l’a joué un peu vite. Il a perdu de la distance. Il lui reste un coup de fer8 sans difficulté. Il hésite, lorgne le fer9 puis revient sur le 8.
Légère gratte sans gravité, collier de rough à droite devant le green. Il me tend le club mais ne relève pas le regard et marche vite vers sa balle. Le coup est simple mais je le sens agacé. 
La magie est rompue. Cela se sent. 
Le rough n’est pas haut, il a le choix du chip ou du pitch. Il me regarde enfin et je lui dis comme il aime à l’entendre, « de deux coups, choisis le plus facile ». Mes yeux sont souriants, tout va bien, son score est excellent, son jeu est solide mais lui n’a plus le sourire.
Son esprit volontaire est resté 120m plus avant, là où son pied a remis en place le bout de fairway arraché par son swing gratté.
Un pitch est trop hésitant, il rate le putt pour le premier bogey de la journée, le voici dans le par global. 
On arrive au 8, un par3 de 130m avec de l’eau sur 50m, devant le green.
C’est sa distance idéale en contrôle pour le fer8.
On avait même blagué là-dessus lors de la reco, « au 8 fer8 ! » comme un leitmotiv…
Mais il ne veut pas de ce club et me demande le fer7. Je lui redonne la distance sans aller ouvertement contre son avis, juste pour qu’il y repense de lui-même. Mais il veut le fer7.
C’est délicat d’insister alors je ne dis rien de plus, sinon que le centre est une bonne stratégie sur ce green petit et bien défendu. Le drapeau est en avant à droite, pas si loin de l’eau.
Il vient de toucher la visière de sa casquette, signe qu’il rentre dans sa routine, je ne dois plus parler. Il s’aligne sur le mât, le regarde une fois de plus que d’habitude, lance son swing, il ralentit dans la descente, le contact est mauvais, la balle file trop à droite et tombe à l’eau. Le club tombe de sa main. Je le ramasse. Je lui tends une nouvelle balle car il n’y a pas de dropping zone.
Il demande le fer9. J’aimerai l’abuser en lui donnant le 8 mais il le remarquerait et l’indispensable confiance qu’il y a entre nous serait mise à mal.
La balle arrive sur le green, ce sera un double bogey.
Sur le 9 cela ne sera pas mieux. Son esprit est préoccupé par ses coups joués et non par le coup à jouer. Il change de stratégie pour ne pas avoir à sortir le fer7 et le fer8. Soit il force ses drives, soit il joue son bois5. Mais après chaque trou joué, c’est comme si une malédiction invisible s’abattait sur un club en particulier.
Au 16, même son fer3 fétiche finit par lui faire défaut. Son swing s’est perdu dans les méandres de ses doutes accumulés depuis la gratte mais il ne s’en rend pas compte, il s’énerve, il ne comprend pas ce qui se passe. Il se lamente, tout allait si bien au début…
Il est face à un nouveau mur, celui de la superstition mais ne cherche de solution à l’énigme. Il veut juste cogner un peu plus fort dans l’espoir vain de le fissurer.
Il me regarde de moins en moins, ne parle presque plus. Les murs qu’il avait réussis à franchir auparavant semblent même ressurgir du passé pour se refermer autour de lui.
Il finira 9 au dessus du par, taciturne et renfermé.
Le lendemain matin, pour le second tour, au practice, il fait un top avec son fer5…
Il me tend le club mais je ne le prends pas. Il me regarde étonné, je lui dis dans un sourire, 
« Ne lui jette pas un sort tout de suite »
Il me sourit à son tour, touche la visière de sa casquette, plonge dans sa routine et recommence.
Au 8, il a fait un birdie…
Un mur est tombé, une porte s’est ouverte…
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